Boulevard Diderot
Paris - Il y a longtemps.- J'emporterai avec moi la paille de "La Valise", un peu de limoncello, les toits de zinc vus de la rotonde de la chambre 101 de l'hôtel Ibis et deux stylos Pilot fine liners rouges pour me rappeler ces soirs du temps de Michel Rocard, lorsque Pietro Nenni et Luigi Longo nous étaient donnés comme exemples à suivre. Heureusement, je ne comprenais rien. Je n'ai pas beaucoup progressé, mais je sais mieux apprécier les couleurs et les intervalles.
Pont de Sorges
Les Ponts-de-Cé le 15 avril 2012 - 18h45.- Je m'affaire tellement que mes notes restent sur mon bloc de papier à lettres, j'utilise un vieux bloc Dexia, récupéré dans un congrès, et puis je l'égare et ce n'est pas très grave. Sauf que ce peut-être discourtois à l'égard de ceux d'entre vous qui s'obstinent à passer ici de temps à autre. Alors sachez ceci : si la vie de renard me revient, ce sera avec plaisir que je noterai des noms de rues, des heures et des bretelles de soutien-gorge.
Rue du Cornet.
Angers le 13 février 2012 - 00h45. - Quoi de plus agréable que de rentrer, doux et humide, dans un petit opéra jaculatoire de Rainier Lericolais ?
Rue Bourdillon.
Châteauroux le 1° décembre 2011 – 6h00.- Elles repartaient vers la Gare d’Orléans-Austerlitz, c’était juste après la naissance de Guillaume Pépy, avec, dans leur sac, une partie de la paye des militaires de la base américaine. Le décor est resté intact, même les serviettes nid d’abeille, tellement lavées et relavées, semblent avoir rempli leur office à cette époque bénie : la moquette bleue et les rideaux verts évoquent les vieux manuels cartonnés d’anglais pratique oubliés par ces dames dans les tables de nuit. Le reste a été repeint en blanc, jusqu’aux fauteuils de rotin et aux chevets en métal étamé, issus d’une tôlerie locale oubliée, dont la friche possède aujourd’hui d’étranges mandragores. Les meubles sont en contreplaqué, ce bois d’avant le mélaminé, et le lit défoncé est cependant protégé par une alèse de caoutchouc synthétique, le même que venaient jadis me présenter les fabricants, avec la valve pour l’épuration des gaz de décomposition. Je reviendrai à Châteauroux, sous une forme ou sous une autre.
Eglise de la Transfiguration
Το χωριό– Le 22 novembre 2011 – 15h30 - Hier 21 novembre à 15h , Zia est morte dans la chambre collective d'une clinique à ce dédiée, là-bas, sur le continent ; elle voyage pour l’heure sur le ferry entre le camion du marchand de légumes et celui du marbrier. Panayotis s’est endimanché et Sotiroula a une teinture toute neuve pour accueillir Zia. Dans le jardin qui jouxte l’église de la transfiguration, un olivier mal taillé nargue les fidèles de son impiété feuillue. Le convoi est en retard, mais déjà les gamines du proprio du γραφιο τελετων ont amené le mobilier funéraire pour poser le cercueil et les fleurs. Zia a vécu longtemps : une existence entre tristesse, tragédie, piété et facéties. Le fonctionnaire ecclésiastique débite du grec liturgique dans l'église et compte bien rattraper le retard. Devant le cercueil ouvert, on circule : la religiosité orthodoxe est ambulatoire. Je pose ma main sur le front glacé de Zia, me mêlant ainsi à cette corporalité différente. Le pope est satisfait de ma prestation, mais il le sera moins tout à l’heure : j’enfilerai mon café grec et mon doigt de cognac, mais au lieu du koulouri qui symbolise le viatique pour la traversée du Styx, j’en prendrai deux : un pour le retour, on n’est jamais trop prudent.
Gare Saint-Laud
Angers le 8 novembre 2011- 6h06 - Je retrouvais avec joie une atmosphère flivoreuse et douce : dès le parking Marengo, les borogoves et leurs machines compliquées s’exerçaient à inverser le vent contenu dans les feuilles mortes faisant ainsi écho à la Cantate BWV 213 « Lasst uns sorgen, lasst uns wachsen. Hercules auf dem Scheidewege ». Vexées de cette concurrence, les bornes automatiques avaient rejoint les guichetiers dans l’eurogrève. Hier soir même, un peu tard, une grande fille noire développait ses cheveux sur le réseau où il y a si longtemps, bien avant le filet américain et la monnaie inique, s’échangeaient des rêves relayés par des poteaux de bois. Toutes les autres filles de la tribu étaient là, regroupées autour d’un feu oedipien : c’était l’automne, le vrai.
Rue Lacépède
Paris le 31 octobre 2011 – 13h30 - Je sais un peu pourquoi j’aime l’automne : cette saison me donne envie de parler de moi à la troisième personne, de renvoyer Flivo à son autisme pleurnichard de servante au grand coeur. Je ne suis pas sûr que Baudelaire soit plus réactionnaire que Sartre ou Onfray, il a participé, lui, à la révolution de février avec son ami Louis Ménard. Sartre a fait la courte échelle aux plus maoïstes des staliniens, Onfray à Bové puis à Montebourg. Le « stoïcisme aristocratique qui se pare pour se séparer » (Blin) peut conduire à Jünger ou à Gracq ... Flivo aime les parures d’Halloween, et le rétroéclairage des arbres rougis, qui nous reposent des querelles minaudières du philosophe nietzchéen et de la mère Roudinesco. Donc, ce midi c’est un menu maki très coloré, avec de l’avocat et du maquereau fumé.
Rue du Musée
Saint Bertrand de Comminges le 2 octobre 2011 - 17 heures. - Le pèlerinage des mères de famille s’achève : Amaury chahute avec Arthur et Vianney, quelques papas sont là aussi, les mamans ont fait avant la messe une pérégrination mariale de treize kilomètres, mais le conseiller spirituel leur a permis d’aller faire pipi avant d’entrer dans la cathédrale. Une famille se fait photographier près du prêtre en soutane noire : ce grand type à l’air vaguement militaire est manifestement hétérosexuel et ça rassure : une main féminine sur sa nuque rasée lui siérait bien. Puis ce petit monde redescend au parking où les mamans ont garé les prolongations surchauffées de leurs utérus ; ici foin des 4X4 vulgaires d’agents immobiliers bagousés, on leur laisse bien volontiers les pèlerinages de l’action catholique du PMU et des bars à hôtesses, ici place aux monospaces, preuves de notre disponibilité à accueillir le nouveau cadeau que notre stock d’ovules résiduel et la grâce du Seigneur manifestée en zoospermes nous enverra. Moi, plus bas, dans la ville romaine, je récolte le sang des bovins du macellum, près du petit temple d’Hercule : je me le verserai sur la tête pour expier la nouvelle injure que vient de faire à Cérès la secte qui usurpe son sanctuaire.
Tøyengata.
Oslo le 14 août 2011 – 12h –Nous arrivons dans un quartier ou Hans Tausen et la confession d’Augsbourg ne disent rien à personne, ici c’est la Norvège des trottoirs sales et des vitrines halal ; pour Breivik, Utoya est un 11 septembre à l’envers. Passée une zone de travaux, l’ordre luthérien du parc botanique nous ramène à Christiana. Le musée Munch (le moine) se situe de l’autre côté de cette frontière que traverse notre petit équipage, un peu fatigué. C’est l’heure des vigiles et du déshabillage. La sécurité du musée des mécènes pétroliers japonais lui donne des airs d’obscène forteresse où les propriétaires des vestiges de l’art de l’époque industrielle se protègent : plus il y a de caméras et de portiques, moins on est obligé d’employer de ces pauvres d’en bas, qui ne songent qu’à vous égorger et à vendre vos fillettes à des émirs salafistes. Je pense à la Tour Eiffel et aux dizaines de vendeurs de répliques diodées qui tentent de survivre à ses pieds. Quatre ans séparent « Le cri » et l’érection de la tour parisienne. Munch est somptueux dans des dizaines de toiles et annonce manifestement le titre de Toxic Holocaust « Nowhere to run ».
Akker Brygge
Oslo le 13 août 2011 – 17h – Le jeune homme recommence son solo de batterie sur le port. Des petites filles voilées qui gazouillent le bengali escaladent en riant la statue massive d’une femme nue. Les milliers de roses déposées autour du Dom Kirche sont fanées et dégagent un parfum triste de foin moisi.Tout à l’heure à la conférence, un évadé de Davos déguisé en Pierre Bellemare débitait des sophismes : le massacre d’ Utoya lui inspirait, bien sûr, des sentences définitives. Il fait plus chaud qu’à Edimbourg. Je ne blogue presque plus.

